LE PIRATAGE COGNITIF, OU COMMENT LE MARKETING NOUS HYPNOTISE
----------------------------------------En guise de préambule, Note de l'auteure mai 2026------------------
Ces lignes remontent à mai 2018. Il s’agissait alors de mon premier article exploratoire sur le sujet.
À cette période, l’affaire Cambridge Analytica commençait tout juste à exposer les "vulnérabilités" systémiques des plateformes, les chatbots en étaient à leurs premières interactions rudimentaires, et le terme de Big Data dominait encore un champ que l’on qualifierait aujourd’hui d’intelligence artificielle. Ce texte proposait déjà une lecture anticipatrice des dynamiques à l’œuvre, en mettant en lumière les mécanismes psychologiques et marketing d’un piratage silencieux : celui de l’attention.
Depuis, l’environnement a profondément évolué. Les modèles génératifs se sont intégrés aux usages quotidiens, les cadres réglementaires — du RGPD au Digital Services Act — ont tenté de structurer l’espace numérique, et plusieurs lanceurs d’alerte ont confirmé, de l’intérieur, des pratiques que ce travail initial laissait entrevoir. Parallèlement, de nouveaux concepts ont émergé dans le langage courant : fatigue informationnelle, anxiété algorithmique, ou encore dégradation attentionnelle.
Et pourtant, rien n'a vieilli. Les leviers ici disséqués — la confiance, la croyance, l'hypnose attentionnelle, le conditionnement par la gratification, la marchandisation de nos données — n'ont rien perdu de leur tranchant. Ils se sont, au contraire, affinés, raffermis, généralisés. Huit ans plus tard, relire ces pages, c'est mesurer non pas ce qui s'est dissipé, mais ce qui, patiemment et silencieusement, s'est aggravé: celle d’une amplification progressive, souvent imperceptible, des dynamiques d’influence et de captation cognitive.
Lorsqu'on évoque le piratage, on imagine spontanément des hackers encapuchonnés, dissimulés derrière leurs masques, qui tentent à distance de prendre le contrôle de nos appareils informatiques pour nous extorquer une rançon ou nous dérober informations et données. Pourtant, aujourd'hui, la forme la plus sournoise de piratage n'a plus rien de matériel : elle est devenue cognitive. En quoi consiste-t-il exactement et sur quels ressorts s'appuie-t-il ? À quelles fins ces stratégies sont-elles déployées ? Ne sommes-nous pas en train de laisser l'Humanité glisser, à pas feutrés, vers une époque inédite où les relations humaines se standardisent et se monnaient ?
Les fondements du piratage cognitif : « Aie confiance, crois en moi, que je puisse veiller sur toi… »*.
Derrière leur apparence sympathique et serviable, nos smartphones se présentent comme de formidables assistants sur mesure, qui allègent notre quotidien et nous viennent en aide dans nos existences d'hyperactifs ultra-connectés. Mais sous ces dehors de fidélité bienveillante, nos auxiliaires technologiques mobilisent des ressorts psychologiques et des biais cognitifs semblables à ceux qu'emploie Kaa, le python vorace du Livre de la Jungle, lorsqu'il tente d'hypnotiser le petit Mowgli. « Aie confiance, crois-en moi, que je puisse, veiller sur toi… ». Le premier levier mobilisé est la confiance — confiance en la technologie et dans le progrès. Or la confiance constitue l'un des principes cardinaux des relations humaines. Dans cette coopération déséquilibrée, qui flirte avec l'idolâtrie technologique, on accepte de se lier et de se con-fier à cette dépendance, drapée dans la bienveillance et la « bonne foi » qu'incarnerait la voix du progrès. Vient ensuite le deuxième levier : la croyance, c'est-à-dire la conviction intime de la réalité d'un besoin et/ou de la valeur propre de l'objet. À coups de matraquage publicitaire et grâce au levier marketing d'une rareté soigneusement mise en scène (tout le monde ne pourra pas en avoir), l'objet se mue en objet de désir, comme une extension de notre moi idéal. Une narcissisation technologique augmentée et collective. Si je possède tel objet, je serai mieux, plus épanoui, plus dans le coup. Une forme de consécration sociale par l'estime que confère la possession d'un objet. Selon Gustave Le Bon, la « foule psychologique » génère « l'évanouissement de la personnalité consciente et l'orientation des sentiments et des pensées dans un sens déterminé ». Pour maintenir la cohésion des foules, il convient de leur diffuser des idées simples, répétées et chargées d'émotion, tout en les éblouissant par des illusions. Pour Le Bon, « l'illusion est plus importante que la réalité (…). Les foules ne sont pas influençables par des raisonnements. Les foules sont frappées surtout par le côté merveilleux des choses. Elles pensent par images, et ces images se succèdent sans aucun lien. » « Aie confiance, crois en moi, que je puisse veiller sur toi » : telle serait la berceuse murmurée par nos smart-doudous.
L'entrée en transe : « Fais un somme, sans méfiance, je suis lààà, aie confiance… »
Une fois la confiance acquise, la deuxième phase du piratage cognitif se joue dans les rouages profonds et inconscients qui régissent nos conduites face à l'objet. Comme attirés magnétiquement par nos écrans, nous fixons fréquemment, l'air hébété et sans bien saisir pourquoi, ce petit rectangle qu'est notre doudou smart-ordi-phone. Cette attention rivée sur un point fixe, sans que le regard puisse explorer son entourage, plonge la plupart des individus dans un état de fascination, de flottement, voire de rêverie. Nous voilà comme happés, absorbés, comme placés sous hypnose. Le terme est lâché : SOUS HYPNOSE. Du reste, les techniques de focalisation du regard — qu'il s'agisse de fixer un objet éloigné ou les yeux de l'hypnotiseur — figurent parmi les méthodes d'induction les plus couramment employées pour faire entrer les sujets en transe. D'après M.E. Faymonville, médecin anesthésiste-réanimateur pionnière des opérations chirurgicales sous hypnose à Liège, tous les écrans induisent cet état hypnotique, plus ou moins prononcé selon les personnes, et générateur d'un sentiment de distorsion à la fois temporelle et spatiale. Le même phénomène s'observe chez les très jeunes enfants exposés longuement à la télévision ou aux tablettes. Dans cet état d'hyper-réceptivité et de suggestibilité — qui peut s'avérer bénéfique dans un cadre thérapeutique de changement — notre cerveau imprime profondément les messages et les enregistre au pied de la lettre. Pour Gustave Le Bon, « la foule se trouve le plus souvent dans cet état d'attention expectante qui rend la suggestion facile. La première suggestion formulée qui surgit s'impose immédiatement par contagion à tous les cerveaux, et aussitôt l'orientation s'établit ». Or il faut bien reconnaître que les messages que nous délivrent nos smart-ordi-phones sont rarement des appels à la libération ou à l'épanouissement personnel.
La mise en place du circuit du plaisir :
Le silence propice te berce, souris et sois complice, laisse-toi glisser vers ces délices tentatrices…
Une lumière qui s'allume, un tintement, un dessin. Quand le stimulus survient, le sujet est supposé manifester la réaction escomptée. Dans le meilleur des cas, il reçoit une récompense ou une gratification ; dans le pire, il est puni ou délaissé. À force de répétitions, le voilà conditionné. Il fonctionne comme un automate à ressort soigneusement remonté. Toute manifestation émotionnelle ou autre est proscrite. Ce passage singulier vous évoque quelque chose ? Rien d'étonnant : nombre de réseaux sociaux et d'applications ont bâti leur architecture et leur logique de fonctionnement sur l'éthologie, autrement dit l'étude des comportements animaux. Cet extrait décrit en effet les protocoles expérimentaux menés dans un laboratoire de psychologie animale. Ainsi, le troisième volet de la recette du piratage cognitif s'appuie sur nos comportements conditionnés via les mécanismes biochimiques cérébraux. Les stimuli — diode lumineuse, fenêtre ou jingle de notification, vibreur, etc. — nous maintiennent dans une attente perpétuelle de satisfaction. À l'image du chien de Pavlov qui salive par anticipation, nous guettons les éventuelles notifications, quitte à les halluciner au besoin. Puis un « environnement » est aménagé pour valoriser les « bons comportements », afin d'ancrer durablement nos réflexes jusqu'à l'addiction, grâce à l'activation du circuit du plaisir. Contraints de consulter notre écran à tout bout de champ par réflexe, ce dispositif nous met sous tension comme des automates. Car nous savons que ces signaux annoncent une gratification. Quelqu'un ou quelque chose pense à nous et nous adresse des contenus « gratuits », intéressants ou frappants, qui nous procurent un sentiment d'engagement et d'appartenance.
Les concepteurs des réseaux sociaux, à l'image de Facebook ou de Linkedin, ont parfaitement repéré qu'une « interaction attentive », c'est-à-dire une réaction rapide mais aléatoire, dopait les performances. Aussi des générateurs automatiques de « Faux Likes » ou de notifications automatisées, calibrées sur nos profils d'utilisateurs, nous offrent-ils l'illusion d'une réciprocité active et nous maintiennent dans cette dynamique tension-gratification qui court-circuite nos capacités de réflexion. Tout est conçu pour faire de nous des automates accros, dans cette dictature de la connexion. Il y a là, malgré tout, quelque chose de préoccupant, qui relève de la perte de maîtrise. On voit d'ailleurs émerger de nouvelles pathologies ou de nouveaux troubles : nomophobie (angoisse de sortir sans son téléphone), addiction au numérique, troubles cognitifs et de l'attention, altérations du sentiment d'intimité…
Les neuro-esclaves au service du commerce de l'information
Si c'est gratuit, c'est que c'est toi le produit !
La coopération — consciente ou non — de l'individu est acquise, et les débouchés commerciaux dans les sphères psychologiques, sociales et comportementales se révèlent considérables. Ce conditionnement collectif est à la source d'un nouveau commerce : l'Économie de l'Information. Avec l'essor du Big Data et de l'I.A., la course effrénée à la captation des données est désormais engagée. Le modèle économique des réseaux sociaux repose sur la collecte exhaustive de nos comportements, qui sont ensuite revendus à des annonceurs ou à d'autres acteurs. Sans ce capital informationnel pour nourrir la bête vorace, point de puissance de calcul. Les algorithmes apparaissent comme les nouvelles potions magiques, qui simulent -de manière séquentielle et linéaire - la logique évolutive d'un processus vital, et avant tout commercial. Sur une plateforme de commerce en ligne Bigm-A, sur les sites de e-commerce, sur les réseaux sociaux qu'ils soient personnels ou professionnels, sur les moteurs de recherche, l'ensemble de nos parcours, tous nos déplacements par géolocalisation, tous nos actes, paroles, opinions et échanges sont consignés sous la forme d'un profil consommateur alimenté en permanence en données exploitables informatiquement et négociables. Mais quelle est, au juste, la finalité de ce marché émergent ? Sans hésitation : exploiter ces données afin de vendre à toujours plus de monde, toujours plus de marchandises (souvent superflues), et toujours plus chères.
Certains marchands du temple plaideront que l'I.A. (Intelligence Artificielle, vocable bien pompeux qui recouvre souvent beaucoup d'automatisation, et tout au plus quelques dizaines d'algorithmes distincts pour traiter des calculs de masse), c'est du service taillé sur mesure pour vous proposer précisément ce qui vous convient. D'ores et déjà, chaque fan ou « ami » de votre page Facebook ne voit pas nécessairement le même contenu. Les algorithmes de Facebook délivrent exclusivement les informations jugées pertinentes sur le mur de l'utilisateur, en fonction de son « profil identifié et algorithmé ». Le scandale Cambridge Analytica a récemment révélé que ces données ne restaient pas confinées à la sphère privée, contrairement à ce que l'on cherche à nous faire croire. Et pourquoi Workplace, la filiale entreprise de Facebook, qui aspire à devenir dès demain le lieu où le travail s'accomplira (échange de dossiers, contrats, dialogues entre communautés autour d'un projet…), ne récolterait-elle pas, à l'instar de sa grande sœur du monde personnel, les données des entreprises qui s'y abonnent ? Tout est scrupuleusement scanné et analysé pour être mieux indexé, archivé et donc retrouvé par les utilisateurs ? Cela s'apparenterait purement et simplement à du piratage industriel et économique. Consenti, ou presque, car en signant la charte, vous autorisez la transmission de vos données à des entreprises partenaires… Le prochain scandale Facebook, peut-être ? Jamais il n'aura été aussi commode de surveiller ou de récupérer des informations sensibles ou des secrets industriels stratégiques. De même, certains sites marchands vous proposent un « prix dynamique », ajusté à la hausse (ou à la baisse) en fonction de vos consommations antérieures et de vos habitudes. En somme, « la bête » se repaît de « nos informations », nouveau capital de cette économie virtuelle, les revend et nous surfacture si elle décèle chez nous des automatismes d'achat. On a beau nous rappeler que « si c'est gratuit, c'est que c'est toi le produit ». Nous sommes tous devenus des esclaves de l'IA, à notre insu, à chacun de nos clics. Nos clics génèrent un marché sur le dos de nos vies. À titre d'exemple, les captcha que nous remplissons — avec application, le plus souvent — servent à enrichir les bibliothèques du Big Data afin que les algorithmes apprennent à « reconnaître » routes, panneaux, magasins… Nous voilà devenus, sans le savoir, des digital-labour !
Apparu dans nos existences depuis à peine quinze ans, le smart-ordi-phone, ce dispositif technologique informatique miniaturisé qui se glisse dans une poche, a bouleversé de fond en comble nos habitudes quotidiennes, nos comportements, nos émotions, notre mémoire, notre vie sociale et nos relations avec nos semblables. Les chatbots — logiciels programmés pour mimer une conversation avec un « agent conversationnel virtuel et robotisé » — automatiseront sans doute davantage encore nos échanges. Comment ne pas s'interroger sur le sens d'une vie humaine et d'échanges avec le monde réduits à une pensée algorithmique, surtout lorsque la visée est majoritairement financière ? Or le comportement humain est rarement rationnel. Et le monde réel n'est ni binaire, ni linéaire, ni programmable, ni séquentiel. La carte n'est pas le territoire. Des voix de scientifiques, de philosophes, de psychologues humanistes commencent à s'élever contre le déploiement massif du piratage cognitif et l'accélération de ces mécaniques perverses de marchandisation de l'humain qui nous transforment en automates d'automates. Restons vigilants car, contrairement à ce que l'on voudrait nous faire croire, « il y a une différence entre connaître le chemin, et arpenter le chemin. »**
[*]Pour illustration, la chanson de Kaa le serpent, Walt Disney Pictures « Le livre de la jungle », 1967. « Aie confiance / crois en moi / que je puisse / veiller sur toi… / Fais un somme / Sans méfiance / Je suis Lààà / Aie confiance… / Le silence propice te berce / Souris et sois complice / Laisse tes sens glisser vers ces délices « tentatrices »
[I] La Pyramide des besoins, Abraham Maslow (1908-1970).
[II] Gustave Le Bon (1841-1931), Psychologie des foules, 1895.
[III] « Nous voulons être l'endroit où le travail se réalise », a déclaré Julien Cordorniou, vice-président de Workplace, à ZDNet ; article consulté le 5 mai 2018.
[**] Citation du personnage Morphéus dans le film « Matrix ».
Cecilia Jourt-Pineau
Lien vers article original
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LE PIRATAGE COGNITIF OU COMMENT LE MARKETING NOUS HYPNOTISE
Par Unidivers Mag - 23 mai 20181633