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Pourquoi les jeunes hackers français ne piratent pas (que) pour l'argent

Aperçu de l’image

En 2025-2026, plusieurs enquêtes judiciaires française ont mis en lumière des profils troublants : quatre jeunes Français d'une vingtaine d'années arrêtés en juin 2025, soupçonnés d'administrer BreachForums (Boulanger, SFR, France Travail, FFF), puis deux mineurs de 17 et 20 ans mis en examen pour le piratage de sites d'académies (La Réunion, Reims, Clermont-Ferrand) en septembre 2025, et plus récemment deux suspects de 17 et 20 ans poursuivis après l'intrusion dans le système de l'OFII en janvier 2026.

Un détail revient dans les enquêtes du Parisien : selon une source proche de l'affaire OFII, il ne s'agirait pas de cybercriminels particulièrement expérimentés mais plutôt de « bidouilleurs qui essaient des choses ».

→ Le passage à l'acte cyber est rarement réductible à une motivation économique.

Les profils observés mobilisent des ressorts psychologiques bien identifiés par la recherche : 

• recherche de reconnaissance sociale 

• sentiment d'efficacité personnelle 

• appartenance à un groupe de référence 

• quête de statut et d'influence

• défi intellectuel et curiosité 

• adrénaline et stimulation cognitive

Dans les environnements numériques, ces mécanismes sont amplifiés par ce que le psychologue John Suler (Rider University) a théorisé dès 2004 sous le nom d'online disinhibition effect : six facteurs s'y conjuguent — anonymat dissociatif, invisibilité, asynchronicité, minimisation de l'autorité, introjection solipsiste, imagination dissociative.

Une lecture cyberpsychologique permet ainsi de dépasser la figure simpliste du « hacker pour l'argent » et d'analyser les interactions entre identité, cognition, émotions et environnement numérique — une perspective portée en France notamment par Cécilia Jourt-Pineau (CY MIND), qui associe cybersécurité et neurosciences en se focalisant sur la sensibilisation et la prévention, « en mettant l'humain au cœur de la réflexion ».

Comprendre ces facteurs humains ne revient pas à excuser les actes. C'est au contraire la condition pour : ✔ anticiper les trajectoires à risque chez les mineurs et jeunes adultes ✔ concevoir des dispositifs de prévention crédibles (au-delà du discours moralisateur) ✔ renforcer la résilience des organisations face à l'ingénierie sociale

La cybersécurité gagnerait à recruter autant de psychologues que d'ingénieurs. Pas des récitants de biais cognitifs, mais des cliniciens capables de comprendre ce qui se joue vraiment chez l'humain.

#cybersécurité #cyberpsychologie #facteurhumain #prévention


Sources :

  1. Le Parisien / AFP — affaire BreachForums, juin 2025 (relayée par CyberVeille et The Register)
  2. Le Parisien / AFP — académies piratées, mises en examen de janvier 2026 (relayée par Orange Actu et Morandini)
  3. Le Parisien / Solutions Numériques — affaire OFII, mars 2026
  4. Suler, J. (2004). The Online Disinhibition Effect. CyberPsychology and Behavior, 7(3), 321-326.
  5. Cécilia Jourt-Pineau — CY MIND, portrait LeMagIT (2023) et site cymind.fr


LE PIRATAGE COGNITIF, OU COMMENT LE MARKETING NOUS HYPNOTISE

----------------------------------------En guise de préambule, Note de l'auteure mai 2026------------------

Ces lignes remontent à mai 2018. Il s’agissait alors de mon premier article exploratoire sur le sujet.

À cette période, l’affaire Cambridge Analytica commençait tout juste à exposer les "vulnérabilités" systémiques des plateformes, les chatbots en étaient à leurs premières interactions rudimentaires, et le terme de Big Data dominait encore un champ que l’on qualifierait aujourd’hui d’intelligence artificielle. Ce texte proposait déjà une lecture anticipatrice des dynamiques à l’œuvre, en mettant en lumière les mécanismes psychologiques et marketing d’un piratage silencieux : celui de l’attention.

Depuis, l’environnement a profondément évolué. Les modèles génératifs se sont intégrés aux usages quotidiens, les cadres réglementaires — du RGPD au Digital Services Act — ont tenté de structurer l’espace numérique, et plusieurs lanceurs d’alerte ont confirmé, de l’intérieur, des pratiques que ce travail initial laissait entrevoir. Parallèlement, de nouveaux concepts ont émergé dans le langage courant : fatigue informationnelle, anxiété algorithmique, ou encore dégradation attentionnelle.

Et pourtant, rien n'a vieilli. Les leviers ici disséqués — la confiance, la croyance, l'hypnose attentionnelle, le conditionnement par la gratification, la marchandisation de nos données — n'ont rien perdu de leur tranchant. Ils se sont, au contraire, affinés, raffermis, généralisés. Huit ans plus tard, relire ces pages, c'est mesurer non pas ce qui s'est dissipé, mais ce qui, patiemment et silencieusement, s'est aggravé: celle d’une amplification progressive, souvent imperceptible, des dynamiques d’influence et de captation cognitive.


Lorsqu'on évoque le piratage, on imagine spontanément des hackers encapuchonnés, dissimulés derrière leurs masques, qui tentent à distance de prendre le contrôle de nos appareils informatiques pour nous extorquer une rançon ou nous dérober informations et données. Pourtant, aujourd'hui, la forme la plus sournoise de piratage n'a plus rien de matériel : elle est devenue cognitive. En quoi consiste-t-il exactement et sur quels ressorts s'appuie-t-il ? À quelles fins ces stratégies sont-elles déployées ? Ne sommes-nous pas en train de laisser l'Humanité glisser, à pas feutrés, vers une époque inédite où les relations humaines se standardisent et se monnaient ?

Les fondements du piratage cognitif : « Aie confiance, crois en moi, que je puisse veiller sur toi… »*.

Derrière leur apparence sympathique et serviable, nos smartphones se présentent comme de formidables assistants sur mesure, qui allègent notre quotidien et nous viennent en aide dans nos existences d'hyperactifs ultra-connectés. Mais sous ces dehors de fidélité bienveillante, nos auxiliaires technologiques mobilisent des ressorts psychologiques et des biais cognitifs semblables à ceux qu'emploie Kaa, le python vorace du Livre de la Jungle, lorsqu'il tente d'hypnotiser le petit Mowgli. « Aie confiance, crois-en moi, que je puisse, veiller sur toi… ». Le premier levier mobilisé est la confiance — confiance en la technologie et dans le progrès. Or la confiance constitue l'un des principes cardinaux des relations humaines. Dans cette coopération déséquilibrée, qui flirte avec l'idolâtrie technologique, on accepte de se lier et de se con-fier à cette dépendance, drapée dans la bienveillance et la « bonne foi » qu'incarnerait la voix du progrès. Vient ensuite le deuxième levier : la croyance, c'est-à-dire la conviction intime de la réalité d'un besoin et/ou de la valeur propre de l'objet. À coups de matraquage publicitaire et grâce au levier marketing d'une rareté soigneusement mise en scène (tout le monde ne pourra pas en avoir), l'objet se mue en objet de désir, comme une extension de notre moi idéal. Une narcissisation technologique augmentée et collective. Si je possède tel objet, je serai mieux, plus épanoui, plus dans le coup. Une forme de consécration sociale par l'estime que confère la possession d'un objet. Selon Gustave Le Bon, la « foule psychologique » génère « l'évanouissement de la personnalité consciente et l'orientation des sentiments et des pensées dans un sens déterminé ». Pour maintenir la cohésion des foules, il convient de leur diffuser des idées simples, répétées et chargées d'émotion, tout en les éblouissant par des illusions. Pour Le Bon, « l'illusion est plus importante que la réalité (…). Les foules ne sont pas influençables par des raisonnements. Les foules sont frappées surtout par le côté merveilleux des choses. Elles pensent par images, et ces images se succèdent sans aucun lien. » « Aie confiance, crois en moi, que je puisse veiller sur toi » : telle serait la berceuse murmurée par nos smart-doudous.

L'entrée en transe : « Fais un somme, sans méfiance, je suis lààà, aie confiance… »

Une fois la confiance acquise, la deuxième phase du piratage cognitif se joue dans les rouages profonds et inconscients qui régissent nos conduites face à l'objet. Comme attirés magnétiquement par nos écrans, nous fixons fréquemment, l'air hébété et sans bien saisir pourquoi, ce petit rectangle qu'est notre doudou smart-ordi-phone. Cette attention rivée sur un point fixe, sans que le regard puisse explorer son entourage, plonge la plupart des individus dans un état de fascination, de flottement, voire de rêverie. Nous voilà comme happés, absorbés, comme placés sous hypnose. Le terme est lâché : SOUS HYPNOSE. Du reste, les techniques de focalisation du regard — qu'il s'agisse de fixer un objet éloigné ou les yeux de l'hypnotiseur — figurent parmi les méthodes d'induction les plus couramment employées pour faire entrer les sujets en transe. D'après M.E. Faymonville, médecin anesthésiste-réanimateur pionnière des opérations chirurgicales sous hypnose à Liège, tous les écrans induisent cet état hypnotique, plus ou moins prononcé selon les personnes, et générateur d'un sentiment de distorsion à la fois temporelle et spatiale. Le même phénomène s'observe chez les très jeunes enfants exposés longuement à la télévision ou aux tablettes. Dans cet état d'hyper-réceptivité et de suggestibilité — qui peut s'avérer bénéfique dans un cadre thérapeutique de changement — notre cerveau imprime profondément les messages et les enregistre au pied de la lettre. Pour Gustave Le Bon, « la foule se trouve le plus souvent dans cet état d'attention expectante qui rend la suggestion facile. La première suggestion formulée qui surgit s'impose immédiatement par contagion à tous les cerveaux, et aussitôt l'orientation s'établit ». Or il faut bien reconnaître que les messages que nous délivrent nos smart-ordi-phones sont rarement des appels à la libération ou à l'épanouissement personnel.

La mise en place du circuit du plaisir :

Le silence propice te berce, souris et sois complice, laisse-toi glisser vers ces délices tentatrices…

Une lumière qui s'allume, un tintement, un dessin. Quand le stimulus survient, le sujet est supposé manifester la réaction escomptée. Dans le meilleur des cas, il reçoit une récompense ou une gratification ; dans le pire, il est puni ou délaissé. À force de répétitions, le voilà conditionné. Il fonctionne comme un automate à ressort soigneusement remonté. Toute manifestation émotionnelle ou autre est proscrite. Ce passage singulier vous évoque quelque chose ? Rien d'étonnant : nombre de réseaux sociaux et d'applications ont bâti leur architecture et leur logique de fonctionnement sur l'éthologie, autrement dit l'étude des comportements animaux. Cet extrait décrit en effet les protocoles expérimentaux menés dans un laboratoire de psychologie animale. Ainsi, le troisième volet de la recette du piratage cognitif s'appuie sur nos comportements conditionnés via les mécanismes biochimiques cérébraux. Les stimuli — diode lumineuse, fenêtre ou jingle de notification, vibreur, etc. — nous maintiennent dans une attente perpétuelle de satisfaction. À l'image du chien de Pavlov qui salive par anticipation, nous guettons les éventuelles notifications, quitte à les halluciner au besoin. Puis un « environnement » est aménagé pour valoriser les « bons comportements », afin d'ancrer durablement nos réflexes jusqu'à l'addiction, grâce à l'activation du circuit du plaisir. Contraints de consulter notre écran à tout bout de champ par réflexe, ce dispositif nous met sous tension comme des automates. Car nous savons que ces signaux annoncent une gratification. Quelqu'un ou quelque chose pense à nous et nous adresse des contenus « gratuits », intéressants ou frappants, qui nous procurent un sentiment d'engagement et d'appartenance.

Les concepteurs des réseaux sociaux, à l'image de Facebook ou de Linkedin, ont parfaitement repéré qu'une « interaction attentive », c'est-à-dire une réaction rapide mais aléatoire, dopait les performances. Aussi des générateurs automatiques de « Faux Likes » ou de notifications automatisées, calibrées sur nos profils d'utilisateurs, nous offrent-ils l'illusion d'une réciprocité active et nous maintiennent dans cette dynamique tension-gratification qui court-circuite nos capacités de réflexion. Tout est conçu pour faire de nous des automates accros, dans cette dictature de la connexion. Il y a là, malgré tout, quelque chose de préoccupant, qui relève de la perte de maîtrise. On voit d'ailleurs émerger de nouvelles pathologies ou de nouveaux troubles : nomophobie (angoisse de sortir sans son téléphone), addiction au numérique, troubles cognitifs et de l'attention, altérations du sentiment d'intimité…

Les neuro-esclaves au service du commerce de l'information

Si c'est gratuit, c'est que c'est toi le produit !

La coopération — consciente ou non — de l'individu est acquise, et les débouchés commerciaux dans les sphères psychologiques, sociales et comportementales se révèlent considérables. Ce conditionnement collectif est à la source d'un nouveau commerce : l'Économie de l'Information. Avec l'essor du Big Data et de l'I.A., la course effrénée à la captation des données est désormais engagée. Le modèle économique des réseaux sociaux repose sur la collecte exhaustive de nos comportements, qui sont ensuite revendus à des annonceurs ou à d'autres acteurs. Sans ce capital informationnel pour nourrir la bête vorace, point de puissance de calcul. Les algorithmes apparaissent comme les nouvelles potions magiques, qui simulent -de manière séquentielle et linéaire - la logique évolutive d'un processus vital, et avant tout commercial. Sur une plateforme de commerce en ligne Bigm-A, sur les sites de e-commerce, sur les réseaux sociaux qu'ils soient personnels ou professionnels, sur les moteurs de recherche, l'ensemble de nos parcours, tous nos déplacements par géolocalisation, tous nos actes, paroles, opinions et échanges sont consignés sous la forme d'un profil consommateur alimenté en permanence en données exploitables informatiquement et négociables. Mais quelle est, au juste, la finalité de ce marché émergent ? Sans hésitation : exploiter ces données afin de vendre à toujours plus de monde, toujours plus de marchandises (souvent superflues), et toujours plus chères.

Certains marchands du temple plaideront que l'I.A. (Intelligence Artificielle, vocable bien pompeux qui recouvre souvent beaucoup d'automatisation, et tout au plus quelques dizaines d'algorithmes distincts pour traiter des calculs de masse), c'est du service taillé sur mesure pour vous proposer précisément ce qui vous convient. D'ores et déjà, chaque fan ou « ami » de votre page Facebook ne voit pas nécessairement le même contenu. Les algorithmes de Facebook délivrent exclusivement les informations jugées pertinentes sur le mur de l'utilisateur, en fonction de son « profil identifié et algorithmé ». Le scandale Cambridge Analytica a récemment révélé que ces données ne restaient pas confinées à la sphère privée, contrairement à ce que l'on cherche à nous faire croire. Et pourquoi Workplace, la filiale entreprise de Facebook, qui aspire à devenir dès demain le lieu où le travail s'accomplira (échange de dossiers, contrats, dialogues entre communautés autour d'un projet…), ne récolterait-elle pas, à l'instar de sa grande sœur du monde personnel, les données des entreprises qui s'y abonnent ? Tout est scrupuleusement scanné et analysé pour être mieux indexé, archivé et donc retrouvé par les utilisateurs ? Cela s'apparenterait purement et simplement à du piratage industriel et économique. Consenti, ou presque, car en signant la charte, vous autorisez la transmission de vos données à des entreprises partenaires… Le prochain scandale Facebook, peut-être ? Jamais il n'aura été aussi commode de surveiller ou de récupérer des informations sensibles ou des secrets industriels stratégiques. De même, certains sites marchands vous proposent un « prix dynamique », ajusté à la hausse (ou à la baisse) en fonction de vos consommations antérieures et de vos habitudes. En somme, « la bête » se repaît de « nos informations », nouveau capital de cette économie virtuelle, les revend et nous surfacture si elle décèle chez nous des automatismes d'achat. On a beau nous rappeler que « si c'est gratuit, c'est que c'est toi le produit ». Nous sommes tous devenus des esclaves de l'IA, à notre insu, à chacun de nos clics. Nos clics génèrent un marché sur le dos de nos vies. À titre d'exemple, les captcha que nous remplissons — avec application, le plus souvent — servent à enrichir les bibliothèques du Big Data afin que les algorithmes apprennent à « reconnaître » routes, panneaux, magasins… Nous voilà devenus, sans le savoir, des digital-labour !

Apparu dans nos existences depuis à peine quinze ans, le smart-ordi-phone, ce dispositif technologique informatique miniaturisé qui se glisse dans une poche, a bouleversé de fond en comble nos habitudes quotidiennes, nos comportements, nos émotions, notre mémoire, notre vie sociale et nos relations avec nos semblables. Les chatbots — logiciels programmés pour mimer une conversation avec un « agent conversationnel virtuel et robotisé » — automatiseront sans doute davantage encore nos échanges. Comment ne pas s'interroger sur le sens d'une vie humaine et d'échanges avec le monde réduits à une pensée algorithmique, surtout lorsque la visée est majoritairement financière ? Or le comportement humain est rarement rationnel. Et le monde réel n'est ni binaire, ni linéaire, ni programmable, ni séquentiel. La carte n'est pas le territoire. Des voix de scientifiques, de philosophes, de psychologues humanistes commencent à s'élever contre le déploiement massif du piratage cognitif et l'accélération de ces mécaniques perverses de marchandisation de l'humain qui nous transforment en automates d'automates. Restons vigilants car, contrairement à ce que l'on voudrait nous faire croire, « il y a une différence entre connaître le chemin, et arpenter le chemin. »**



[*]Pour illustration, la chanson de Kaa le serpent, Walt Disney Pictures « Le livre de la jungle », 1967. « Aie confiance / crois en moi / que je puisse / veiller sur toi… / Fais un somme / Sans méfiance / Je suis Lààà / Aie confiance… / Le silence propice te berce / Souris et sois complice / Laisse tes sens glisser vers ces délices « tentatrices »

[I] La Pyramide des besoins, Abraham Maslow (1908-1970).

[II] Gustave Le Bon (1841-1931), Psychologie des foules, 1895.

[III] « Nous voulons être l'endroit où le travail se réalise », a déclaré Julien Cordorniou, vice-président de Workplace, à ZDNet ; article consulté le 5 mai 2018.

[**] Citation du personnage Morphéus dans le film « Matrix ».

Cecilia Jourt-Pineau

Lien vers article original 
https://unidivers.fr/piratage-cognitif-marketing/

#SociétéPolitique #Economie #Médias #Société

LE PIRATAGE COGNITIF OU COMMENT LE MARKETING NOUS HYPNOTISE

Par Unidivers Mag - 23 mai 20181633


Parler le langage du monde, ou habiter le monde.


Les LLM ne nous obligent pas seulement à repenser l’intelligence artificielle, mais aussi, plus largement, ce que nous appelons intelligence humaine, au regard du nombre croissant de publications relayant l’idée, parfois hâtive, d’une « perte » ou d’un déclin.

Ils nous obligent à réinterroger ce que nous appelons : expérimenter et comprendre le monde.
Dans leur article récent "Epistemological Fault Lines Between Human and Artificial Intelligence", Quattrociocchi, Capraro et Perc montrent que l’alignement apparent entre les réponses humaines et celles des LLM masque en réalité une divergence beaucoup plus profonde dans la manière même dont les jugements sont produits.



                     

                  



Ce schéma met en lumière une différence fondamentale entre la cognition humaine et les LLM : nous ne pensons pas à partir des mêmes ressorts.

- Chez l’humain, le jugement se construit dans une dynamique profondément incarnée : perception sensorielle, mémoire vécue, émotions, motivations, expérience relationnelle, vécu du soi, raisonnement et prise en compte de l’incertitude.
- Chez les LLM, le processus est d’une autre nature : texte, tokenisation, corrélations statistiques, puis prédiction probabiliste.
Autrement dit, l’humain interprète le monde à partir d’une expérience du réel et d'un vécu mémorisé, tandis que le LLM calcule des "continuités linguistiques" à partir de masses de données textuelles.
C’est sans doute là que se situe l’enjeu central : les modèles génératifs peuvent produire une "impression de saisissement du monde" sans accéder, pour autant, à ce qui fonde  expérientiellement et humainement la compréhension elle-même.
Ils maîtrisent admirablement le langage du monde. Mais cela ne signifie pas nécessairement qu’ils habitent le monde. Et qu'ils en soient conscients.



cjp
Cette distinction me paraît essentielle pour penser avec lucidité les relations entre IA- intelligence artificielle, IH - Intelligence Humaine, cognition incarnée et jugement humain.

Les positions récentes de Yann LeCun convergent d’ailleurs avec cette critique : l’intelligence ne saurait émerger de la seule prédiction linguistique. Elle suppose un rapport causal, perceptif et actif au monde. -------------------------------------
Mon analyse des LLM s’inscrit dans une continuité de recherches engagées dès 2013 autour des sciences cognitives de troisième génération, en particulier la cognition incarnée. Lors de ma présentation à l’école doctorale Paris V, « Mémoire corporelle, douleur et cognition incarnée », JOURT PINEAU, 2013, sous la codirection du Pr. E. Lecourt, du Pr. Hervé Platel (Université de Caen, neuropsychologie) et du Pr. Bernard Ceccaldi (HIA du Val-de-Grâce), j’interrogeais déjà l’hypothèse selon laquelle la cognition humaine, notamment dans le traitement de la douleur, ne peut être réduite à un traitement computationnel abstrait de l’information. Elle implique l’intégration dynamique du corps, de la mémoire vécue, des affects et d’une expérience de soi située dans le monde.

La guerre cognitive : définition simple en 5 minutes






 




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Pour Aller Plus Loin

Cognitive warfare seeks to change not only what people think, but also how they act. NATO

Cognitive warfare targets the subconscious mind, which is always active. NATO

Schéma personnel des évolutions des terrains d'affrontements mondiaux multidimensionnels :



La perception, nouveau champ de bataille

 Voici un article de synthèse en français sur la newsletter Applied Cognitive Effects Newsletter – March 2026, Issue 7, consacrée au thème central de la perception dans la guerre cognitive.

La perception, nouveau champ de bataille

La newsletter de l’OTAN présente la guerre cognitive comme une forme d’affrontement où l’objectif n’est plus seulement de contrôler un territoire ou un flux d’information, mais de façonner la perception du réel. Le cerveau humain devient ainsi le véritable terrain de confrontation : émotions, biais cognitifs, stress, besoin de certitude et raisonnement moral peuvent être exploités pour influencer les comportements individuels et fragiliser les sociétés démocratiques.

L’idée directrice du numéro est claire : l’information n’agit plus uniquement comme message, mais comme levier psychologique. La désinformation, les récits manipulés, les environnements numériques immersifs ou les dynamiques communautaires en ligne peuvent modifier la manière dont les individus interprètent le monde, évaluent la vérité et prennent des décisions.




Comprendre la guerre cognitive

L’article principal, War is a mind game: countering weaponised information, explique que la guerre cognitive repose sur la weaponisation de l’information. Celle-ci vise à exploiter les vulnérabilités naturelles de l’esprit humain pour perturber, manipuler ou contrôler la perception de la réalité. La newsletter souligne que les réponses actuelles — communication stratégique, prébunking, construction de la confiance — restent utiles mais insuffisantes si elles ne prennent pas davantage en compte les mécanismes profonds de la cognition.

Le document insiste notamment sur plusieurs vulnérabilités : la sensibilité aux émotions fortes, le biais de confirmation, l’effet d’ancrage, le poids de la répétition, la recherche de stabilité, ainsi que la vulnérabilité accrue en période de crise ou d’incertitude. Il ajoute que certaines caractéristiques individuelles — rigidité cognitive, besoin d’unicité, besoin de reconnaissance ou besoin de clôture cognitive — rendent certaines personnes plus réceptives aux récits extrêmes ou simplificateurs.

Un point particulièrement marquant concerne la morale comme vulnérabilité. La newsletter explique que des acteurs hostiles peuvent retourner le raisonnement moral en se présentant comme victimes injustement traitées, afin de susciter compassion, indignation et devoir d’engagement. Lorsqu’un individu en vient à défendre une cause manipulée au nom d’une obligation morale, la guerre cognitive a déjà obtenu un effet profond : non seulement il adhère au récit, mais il peut aussi légitimer des actions extrêmes.

Les réseaux sociaux : une manipulation à bas coût, à grande échelle

Le second grand axe du numéro porte sur l’étude Social Media Manipulation for Sale. Cette recherche montre que la manipulation des réseaux sociaux demeure facile à acheter, peu coûteuse et largement accessible, même si certaines plateformes améliorent leurs capacités de suppression de faux comptes et d’activités inauthentiques. L’expérience menée en 2025 a mobilisé plus de 30 000 comptes inauthentiques et généré plus de 100 000 interactions artificielles, ce qui illustre l’ampleur du phénomène.

La newsletter note aussi un déplacement des narratifs amplifiés par les bots : après une période centrée sur les enjeux politiques, plusieurs campagnes ont davantage mis en avant des thèmes militaires liés à la Chine, avec des contenus valorisant sa puissance armée sur différentes plateformes. Elle souligne également le rôle des cryptomonnaies comme infrastructure financière discrète pour ces services de manipulation, ainsi que l’essor de profils synthétiques dopés à l’IA, capables de s’intégrer dans de vraies communautés et d’y gagner progressivement en crédibilité.

La recommandation principale est de passer d’une logique centrée sur le texte ou le post isolé à une analyse des comportements coordonnés, des conversations, des flux financiers et des dynamiques inter-plateformes. En d’autres termes, la manipulation contemporaine ne se repère plus seulement à ce qui est dit, mais à la manière dont cela circule, s’insère et s’ancre socialement.

Le prochain environnement informationnel

Avec The Nextgen Information Environment, la newsletter élargit la réflexion à l’avenir. Elle décrit un environnement où technologies immersives, IA, systèmes agentiques et neurotechnologies redéfinissent le rapport du public à l’information. Selon cette analyse, l’espace informationnel entre dans une phase où la compétition géopolitique est de plus en plus liée à la maîtrise des technologies avancées.

Plusieurs risques sont mis en avant : l’empoisonnement des modèles d’IA ouverts par injection de fausses données, la baisse de confiance envers les institutions dans des environnements hyperpersonnalisés, et la possibilité que l’IA devienne soit l’acteur le plus crédible, soit au contraire une cible généralisée de défiance. La newsletter insiste également sur l’émergence d’une neuro-guerre, c’est-à-dire l’exploitation potentielle des données neuronales et des interfaces homme-machine dans des logiques d’influence ou de domination.

Le message central est que la démocratie ne pourra préserver son autonomie qu’en combinant innovation, audit public, transparence et contrôle humain. Sans cela, les technologies risquent de renforcer des tendances autoritaires au lieu de protéger l’espace public.

Jeux vidéo et Wikipédia : des vecteurs plus discrets de propagande

La newsletter consacre aussi deux focus à des espaces souvent sous-estimés. Le premier montre comment les jeux vidéopeuvent servir de vecteurs de propagande. Leur force ne tient pas seulement au récit, mais à l’interactivité, à l’immersion, aux communautés qu’ils créent et à la répétition symbolique. Le texte consacré à la Russie explique que certains jeux ou environnements vidéoludiques peuvent normaliser la violence, justifier des récits militarisés et forger des fidélités idéologiques durables, notamment chez les jeunes.

Le second focus traite des guerres d’édition coordonnées sur Wikipédia. La plateforme, parce qu’elle est ouverte et largement considérée comme fiable, peut devenir un terrain de bataille pour réécrire l’histoire, imposer des termes plus favorables à certains acteurs et faire circuler ensuite ces formulations dans tout l’écosystème numérique, y compris dans des systèmes d’IA qui réutilisent ce contenu comme matériau d’apprentissage. La newsletter invite donc à croiser les sources et à considérer Wikipédia comme un point d’entrée utile, mais non suffisant, sur les sujets sensibles.

Une culture cognitive de la vigilance

La dernière partie du numéro, plus pédagogique, rappelle que la lutte contre la manipulation suppose aussi une culture cognitive. La synthèse du livre Predictably Irrational de Dan Ariely revient sur des mécanismes bien connus : relativité des choix, effet de gratuité, ancrage, confusion entre normes sociales et normes marchandes, procrastination, poids des attentes et effet de possession. Tous ces mécanismes montrent combien les décisions humaines sont vulnérables à des influences invisibles.

La recommandation documentaire, Operation INFEKTION, prolonge ce constat en rappelant que les campagnes de désinformation ne datent pas d’hier. Elles reposent sur la répétition, l’exploitation des fractures sociales, le mélange du vrai et du faux, la dissimulation de l’origine des récits et l’investissement dans le temps long. Le numéro insiste ainsi sur une idée simple : la désinformation prospère moins par la force brute d’un mensonge que par sa capacité à s’installer durablement dans l’imaginaire collectif.

Conclusion

Au fond, cette newsletter défend une thèse forte : dans les conflits contemporains, gagner la bataille de la perceptiondevient aussi important que dominer le terrain militaire ou diplomatique. La menace ne réside pas seulement dans les fausses informations, mais dans la capacité d’acteurs hostiles à exploiter les ressorts profonds de la cognition humaine, à détourner les émotions, à instrumentaliser la morale et à infiltrer des espaces numériques devenus centraux dans la formation des opinions.

L’enjeu, pour les démocraties, n’est donc pas uniquement de corriger le faux, mais de renforcer la résilience cognitive : réduire l’incertitude, mieux comprendre les vulnérabilités mentales, surveiller les nouveaux vecteurs d’influence, développer des outils défensifs crédibles et préserver un cadre démocratique de confiance, de transparence et d’esprit critique. La formule de clôture du document résume bien cet impératif : l’IA peut amplifier à la fois notre intelligence et nos angles morts ; tout dépendra de la manière dont nous choisirons de l’utiliser.


https://www.act.nato.int/wp-content/uploads/2026/03/20260226_CogWar-Newsletter_Mar.pdf

Guerre cognitive : l'attention comme champ de bataille



Cette illustration s’inspire de Goldorak, héros de mon enfance… Fulguropoing.

Un symbole de puissance, ici transposé dans un autre combat : celui de l’attention humaine.


D’un point de vue cognitif et interactionnel, l’attention constitue le moteur central de la guerre cognitive moderne :

👉 la captation, l’orientation (et la monétisation) de l’attention humaine.


La captologie et l’économie de l’attention ne sont pas des thèmes périphériques.

Elles forment le système de couplage entre technologies, psychologie et comportements.


Au centre :

➡️ la captologie et le design persuasif,

véritables moteurs de la guerre cognitive contemporaine.


Autour :

🧠 une économie de l’attention fondée sur la rareté cognitive et la surcharge informationnelle,

📚 les sciences cognitives et la psychologie, qui expliquent nos vulnérabilités,

🤖 les technologies numériques (IA, algorithmes, macro/micro-ciblage,....), qui les exploitent à l’échelle industrielle,

🧩 des méthodes : désinformation, ingénierie sociale, nudges,...

⚠️ et leurs effets : capture attentionnelle, réduction de l’esprit critique, orientation, influence, manipulation,... Là pour créer un nouveau "réel"


La guerre cognitive ne cherche pas à imposer une idée.

Elle configure l’environnement dans lequel les idées émergent.


L’attention individuelle est devenue la cible stratégique.

 

𝘋𝘢𝘯𝘴 𝘶𝘯𝘦 𝘨𝘶𝘦𝘳𝘳𝘦 𝘥𝘦 𝘭𝘪𝘯𝘧𝘰𝘳𝘮𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘪𝘯𝘵𝘦𝘯𝘴𝘦,

𝘭𝘦𝘴𝘱𝘳𝘪𝘵 𝘩𝘶𝘮𝘢𝘪𝘯 𝘦𝘴𝘵 𝘭𝘦 𝘵𝘦𝘳𝘳𝘪𝘵𝘰𝘪𝘳𝘦

𝘚𝘪 𝘷𝘰𝘶𝘴 𝘯𝘦̂𝘵𝘦𝘴 𝘱𝘢𝘴 𝘶𝘯 𝘤𝘰𝘮𝘣𝘢𝘵𝘵𝘢𝘯𝘵

𝘷𝘰𝘶𝘴 𝘦̂𝘵𝘦𝘴 𝘭𝘦 𝘵𝘦𝘳𝘳𝘪𝘵𝘰𝘪𝘳𝘦.

𝘙𝘦𝘯𝘦́𝘦 𝘋𝘐𝘙𝘌𝘚𝘛𝘈 (𝘈𝘯𝘤𝘪𝘦𝘯𝘯𝘦 𝘙𝘦𝘴𝘱𝘰𝘯𝘴𝘢𝘣𝘭𝘦 𝘥𝘦 𝘭𝘢 𝘳𝘦𝘤𝘩𝘦𝘳𝘤𝘩𝘦 𝘢̀ 𝘭𝘰𝘣𝘴𝘦𝘳𝘷𝘢𝘵𝘰𝘪𝘳𝘦 𝘐𝘯𝘵𝘦𝘳𝘯𝘦𝘵 𝘥𝘦 𝘚𝘵𝘢𝘯𝘧𝘰𝘳𝘥 - 𝘎𝘦𝘰𝘳𝘨𝘦𝘵𝘰𝘸𝘯 𝘜𝘯𝘪𝘷𝘦𝘳𝘴𝘪𝘵𝘺 𝘔𝘤𝘊𝘰𝘶𝘳𝘵 𝘚𝘤𝘩𝘰𝘰𝘭 𝘰𝘧 𝘗𝘶𝘣𝘭𝘪𝘤 𝘗𝘰𝘭𝘪𝘤𝘺)



Citation qui provient de ses travaux (20218) sur la propagande computationnelle et la guerre informationnelle, où elle analyse comment les espaces numériques transforment l'esprit humain en enjeu stratégique: "The digital Maginot line". "Ultimately the information war is about territory - just not the geographic kind. 𝘐𝘯 𝘢 𝘸𝘢𝘳𝘮 𝘪𝘯𝘧𝘰𝘳𝘮𝘢𝘵𝘪𝘰𝘯 𝘸𝘢𝘳, 𝘵𝘩𝘦 𝘩𝘶𝘮𝘢𝘯 𝘮𝘪𝘯𝘥 𝘪𝘴 𝘵𝘩𝘦 𝘵𝘦𝘳𝘳𝘪𝘵𝘰𝘳𝘺. 𝘐𝘧 𝘺𝘰𝘶 𝘢𝘳𝘦𝘯’𝘵 𝘢 𝘤𝘰𝘮𝘣𝘢𝘵𝘢𝘯𝘵, 𝘺𝘰𝘶 𝘢𝘳𝘦 𝘵𝘩𝘦 𝘵𝘦𝘳𝘳𝘪𝘵𝘰𝘳𝘺. And once a combatant wins over a sufficient number of minds, they have the power to influence culture and society, policy and politics."


https://www.ribbonfarm.com/2018/11/28/the-digital-maginot-line/

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À ceux qui s’inspirent sans jamais comprendre,

l’expérience ne se by-passe point.

Le reste n’est que mimétisme,

ô pâles clones digitaux.


CJP

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Prompt original : Cecilia Jourt Pineau — illustration style Goldorak rétro maîtrisé, guerre cognitive et économie de l’attention, composition symbolique claire, IA générative.


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