Parler le langage du monde, ou habiter le monde.
Les LLM ne nous obligent pas seulement à repenser l’intelligence artificielle, mais aussi, plus largement, ce que nous appelons intelligence humaine, au regard du nombre croissant de publications relayant l’idée, parfois hâtive, d’une « perte » ou d’un déclin.
Ils nous obligent à réinterroger ce que nous appelons : expérimenter et comprendre le monde.
Dans leur article récent "Epistemological Fault Lines Between Human and Artificial Intelligence", Quattrociocchi, Capraro et Perc montrent que l’alignement apparent entre les réponses humaines et celles des LLM masque en réalité une divergence beaucoup plus profonde dans la manière même dont les jugements sont produits.
Ce schéma met en lumière une différence fondamentale entre la cognition humaine et les LLM : nous ne pensons pas à partir des mêmes ressorts.
- Chez l’humain, le jugement se construit dans une dynamique profondément incarnée : perception sensorielle, mémoire vécue, émotions, motivations, expérience relationnelle, vécu du soi, raisonnement et prise en compte de l’incertitude.
- Chez les LLM, le processus est d’une autre nature : texte, tokenisation, corrélations statistiques, puis prédiction probabiliste.
Autrement dit, l’humain interprète le monde à partir d’une expérience du réel et d'un vécu mémorisé, tandis que le LLM calcule des "continuités linguistiques" à partir de masses de données textuelles.
C’est sans doute là que se situe l’enjeu central : les modèles génératifs peuvent produire une "impression de saisissement du monde" sans accéder, pour autant, à ce qui fonde expérientiellement et humainement la compréhension elle-même.
Ils maîtrisent admirablement le langage du monde. Mais cela ne signifie pas nécessairement qu’ils habitent le monde. Et qu'ils en soient conscients.
Cette distinction me paraît essentielle pour penser avec lucidité les relations entre IA- intelligence artificielle, IH - Intelligence Humaine, cognition incarnée et jugement humain.
Les positions récentes de Yann LeCun convergent d’ailleurs avec cette critique : l’intelligence ne saurait émerger de la seule prédiction linguistique. Elle suppose un rapport causal, perceptif et actif au monde.
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Mon analyse des LLM s’inscrit dans une continuité de recherches engagées dès 2013 autour des sciences cognitives de troisième génération, en particulier la cognition incarnée.
Lors de ma présentation à l’école doctorale Paris V, « Mémoire corporelle, douleur et cognition incarnée », JOURT PINEAU, 2013, sous la codirection du Pr. E. Lecourt, du Pr. Hervé Platel (Université de Caen, neuropsychologie) et du Pr. Bernard Ceccaldi (HIA du Val-de-Grâce), j’interrogeais déjà l’hypothèse selon laquelle la cognition humaine, notamment dans le traitement de la douleur, ne peut être réduite à un traitement computationnel abstrait de l’information.
Elle implique l’intégration dynamique du corps, de la mémoire vécue, des affects et d’une expérience de soi située dans le monde.